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Naissance (1929) Nicolas Bouvier naît le 6 mars 1929 au Grand-Lancy, près de Genève, petit dernier d'une famille de trois enfants. Il grandit dans "un milieu huguenot, à la fois rigoriste et éclairé, très ouvert intellectuellement, mais où tout l'aspect émotif de l'existence était sévèrement géré"1. Enfance Il passe son enfance dans une maison où, écrira-t-il, "le coupe-papier comptait plus que le couteau à pain". Une double référence à son père bibliothécaire ("l'un des êtres les plus aimables que j'aie rencontrés") et à sa mère, "la plus piètre cuisinière à l'ouest de Suez". De quoi le rendre indifférent à la gastronomie et en faire "un voyageur très endurant", mais aussi un grand lecteur. Entre six et sept ans, il dévore Jules Verne, Curwood, Stevenson, Jack London et Fennimore Cooper. "A huit ans, je traçais avec l'ongle de mon pouce le cours du Yukon dans le beurre de ma tartine. Déjà l'attente du monde : grandir et déguerpir." Adolescence Dès 1946, des escapades (Bourgogne, Toscane, Provence, Flandres, Sahara, Laponie, Anatolie) le mettent sur la route du voyageur. Elles ne l'empêchent pas de se lancer, à l'Université de Genève, dans les Lettres et le Droit, de s'intéresser au sanscrit et à l'histoire médiévale, enfin de réfléchir à une thèse (qu'il ne fera pas) sur une étude comparative de Manon Lescaut et de Moll Flanders. Khyber Pass (1953-1954) Sans même attendre les résultats de ses examens (il apprendra à Bombay qu'il a obtenu ses licences de Lettres et de Droit), il part en juin 1953 avec son ami Thierry Vernet à bord d'une Fiat Topolino. Première destination: la Yougoslavie. Le voyage durera jusqu'en décembre 1954. Il mènera les deux hommes en Turquie, en Iran et au Pakistan, Thierry Vernet laissant son ami au Khyber Pass. Nicolas Bouvier continue seul. Mais ses mots et les dessins de Thierry Vernet se retrouveront quelques années plus tard pour raconter ce voyage dans L'Usage du monde. Le pérégrin y a ses mots, sous lesquels se placeront tous ses pas: "Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait." Plus tard, dans "Les chemins du Halla-San" : "Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi." Ceylan (1955) En solitaire toujours, Nicolas Bouvier traverse l'Afghanistan et l'Inde, puis gagne Ceylan. Où il perd pied: la solitude et la chaleur le terrassent. Il lui faudra sept mois pour quitter l'île et presque trente ans pour se libérer du poids de cette aventure, avec Le poisson-scorpion, récit magique oscillant entre ombre et lumière. Et qui s'achève sur une citation de Louis-Ferdinand Céline : "La pire défaite en tout c'est d'oublier et surtout ce qui vous a fait crever." Japon (1955-1956) Après Ceylan, il part pour une autre île : le Japon. Il y trouve un pays en plein mouvement qui le fascine et où il retournera quelques années plus tard. Il en tirera "Japon", qui deviendra "Chronique japonaise" après un troisième séjour en 1970 (Bouvier avait réalisé des livres pour le pavillon suisse de l'Exposition mondiale d'Osaka) et une réédition complétée. De ce pays il dira notamment : "Le Japon est un apprentissage du peu. Il n'y est pas bien vu d'occuper trop de terrain." Poésie (1982) "Pour atteindre le coeur de cet homme, il faut rouvrir le mince volume qui contient tous les poèmes qu'il écrivit." La citation est de Bertil Galand, qui fut l'éditeur de Nicolas Bouvier. L'ouvrage en question est Le dehors et le dedans, recueil de textes écrits la plupart sur les routes et paru une première fois en 1982. Il est seul livre de poèmes de Nicolas Bouvier. Lequel, dans un entretien à L'Hebdo, disait pourtant: "La poésie m'est plus nécessaire que la prose parce qu'elle est extrêmement directe, brutale - c'est du full-contact!" Irlande (1985) D'un reportage pour un journal dans les îles d'Aran, Nicolas Bouvier tire Journal d'Aran et d'autres lieux. Un récit de voyage qui glisse par moments dans le surnaturel, le voyageur souffrant d'une thyphoïde. Ce qui ne l'empêche pas d'apprécier l'air des îles irlandaises, qui "dilate, tonifie, saoule, allège, libère dans la tête des esprits animaux qui se livrent à des jeux inconnus, hilarant. Il réunit les vertus du champagne, de la cocaïne, de la caféïne, du transport amoureux, et l'office du tourisme a bien tort de l'oublier dans ses prospectus." Prix (1995) En 1995, Nicolas Bouvier reçoit le Grand Prix Ramuz pour l'ensemble de son oeuvre. Un prix qui s'ajoute à celui de la Critique (Paris, 1982) et des Belles Lettres (1986). Images (presque une vie) A la fin des années 1950, l'Organisation mondiale de la santé lui commande une recherche sur l'oeil et les maladies oculaires. Nicolas Bouvier découvre ainsi, par "les hasards de la vie", le métier de "chercheur d'images", qu'il épouse aussitôt. Peut-être parce que "les images comme la musique parlent un langage universel", avance Pierre Starobinski en préface à l'ouvrage "Le Corps, miroir du Monde - voyage dans le musée imaginaire de Nicolas Bouvier". Ouvrage posthume lui aussi, "Entre errance et éternité" offre le regard poétique de Bouvier sur les montagnes du monde. Pour Le Temps stratégique, l'iconographe commentera quelques-unes de ses trouvailles dans une série d'articles, reprise après sa mort dans Histoires d'une image. Suisse (une vie) Que Nicolas Bouvier ait vécu en mouvement ne signifie pas qu'il ne se plaisait pas en Suisse. Bien au contraire. Il s'y implique, en créant avec Frisch et Dürrenmatt le progressiste Groupe d'Olten, après avoir quitté en 1970 la Société suisse des écrivains, qu'il trouve trop conservatrice. Dans "L'Echappée belle, éloge de quelques pérégrins" (éd. Métropolis), il célèbre une Suisse "dont on parle trop peu : une Suisse en mouvement, une Suisse nomade." Sédentaires, les Suisses? "Vous voulez rire! En fait les Suisses sont le peuple le plus nomade d'Europe. Un Suisse sur six a choisi de faire sa vie à l'étranger." Raisonnables? "C'est encore à voir! Sous l'ordre, le vernis du "comme il faut" (all. "Wie es sich gebührt") helvétique, je sens passer de grandes nappes d'irrationnel, une fermentation sourde, si présente dans les premiers "polars" de Dürrenmatt, dans "Mars" de Fritz Zorn, une violence latente qui rend pour moi ce pays bizarre et attachant." L'écrivain-voyageur, grand ami d'Ella Maillart, voit ainsi dans l'histoire de son pays "une constante de nomadisme, d'exil, de quête, d'inquiétude, une manière de ne pas tenir en place qui ont profondément marqué notre mentalité et donc, notre littérature. Il y depuis deux mille ans, une Suisse vagabonde, pérégrine, souvent jetée sur les routes par la pauvreté et dont on parle trop rarement." Dernier voyage (1998) Le mardi 17 février 1998, atteint d'un cancer, Nicolas Bouvier s'endort "en toute sérénité", selon les mots de son épouse. Quelques mois auparavant, Nicolas Bouvier avait eu, lui, ses mots-là : "Désormais c'est dans un autre ailleurs / qui ne dit pas son nom / dans d'autres souffles et d'autres plaines / qu'il te faudra / plus léger que boule de chardon / disparaître en silence / en retrouvant le vent des routes." (Le dehors et le dedans, Morte saison, éd. Zoé) 1 Cité par Jacques Meunier, Le Monde © Frédéric Mairy |
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