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Textes de Nicolas Bouvier
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Le dehors et le dedans Extraits, Editions Zoé, 1997
Perdido Street
Premiers froids A l'angle de la 72nd et de Colombus Avenue Il joue du saxophone et bat ses semelles décollées en suivant le rythme Cheveux noirs, barbe blanche, sans âge Le son est aussi beau qu'un velours très ancien répercuté par la cage de ces maisons de briques rouges
Les ménagères posent leurs filets pleins de maïs ou de patates douces et écoutent L'une se signe, une autre a les larmes qui perlent Un livreur s'arrête, pose son vélo contre un acacia et se met, les yeux fermés, à onduler comme un cobra J'ai retrouvé l'air qu'il joue: Perdido street blues Le chapeau bosselé et crasseux qu'il a posé devant lui se remplit de dollars America...!
Quand le vent lui chipe un billet, il pose le pied dessus sans cesser de jouer Les boutiquiers coréens, vietnamiens, portoricains, sont tous sur leur seuil pour ne rien perdre de ce miracle et se mettent à tortiller du cul Ma jeunesse m'est revenue comme une gifle Ma tête était devenue une ruche d'abeilles dorées Suis resté là, longtemps, avec cette musique qui emportait mon temps perdu comme billes de bois flotté
New York, 1992
Le point de non-retour
C'était hier plage noire de la Caspienne sur des racines blanchies rejetées par la mer sur de menus éclats de bambou nous faisions cuire un tout petit poisson sa chair rose prenait une couleur de fumée
Douce pluie d'automne coeur au chaud sous la laine au Nord un fabuleux champignon d'orage montait sur la Crimée et s'étendait jusqu'à la Chine Ce midi-là la vie était si égarante et bonne que tu lui as dit ou plutôt murmuré "va t'en me perdre où tu voudras" Les vagues ont répondu "tu n'en reviendras pas"
Trébizonde, 1953
Love song III
Quand tisonner les mots pour un peu de couleur ne sera plus ton affaire quand le rouge du sorbier et la cambrure des filles ne te feront plus regretter ta jeunesse quand un nouveau visage tout écorné d'absence ne fera plus trembler ce que tu croyais solide et l'oubli dit adieu à l'oubli quand tout aura revêtu la silencieuse opacité du houx
ce jour-là quelqu'un t'attendra au bord du chemin pour te dire que c'était bien ainsi que tu devais terminer ton voyage démuni tout à fait démuni alors peut-être... mais que la neige tombée cette nuit soit aussi comme un doigt sur ta bouche
Genève, décembre 1977
Morte saison
D'un seul coup Le temps-éclair d'un mauvais songe Tu as vidé les étriers La vie a pris ta monture et s'éloigne de toi dans un galop de cendre
La laine des mots aimés est partie en flocons vers le ciel qui pâlit Blanc réduit à rien blanc ouvert jusqu'à l'os Amidon d'hôpital tout ouaté de menaces Tête foudroyée qui bourdonne sans rime ni raison
De lourdes clés ont fermé derrière nous les serrures sonores de novembre l'alcool murmure en secret dans ses jarres tressées d'osier frais
Désormais c'est dans un autre ailleurs qui ne dit pas son nom dans d'autres souffles et d'autres plaines qu'il te faudra plus léger que boule de chardon disparaître en silence en retrouvant le vent des routes Genève, 25 octobre 1997
La dernière douane
Depuis que le silence n'est plus le père de la musique depuis que la parole a fini d'avouer qu'elle ne nous conduit qu'au silence les gouttières pleurent il fait noir et il pleut
Dans l'oubli des noms et des souvenirs il reste quelque chose à dire entre cette pluie et Celle qu'on attend entre le sarcasme et le testament entre les trois coups de l'horloge et les deux battements du sang
Mais par où commencer depuis que le midi du pré refuse de dire pourquoi nous ne comprenons la simplicité que quand le coeur s'est brisé
Genève, avril 1983 © Editions Zoé |
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