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Sur Nicolas Bouvier
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Images du corps Par Jean Starobinski, Introduction à Le Corps, miroir du monde (extrait) Le point de départ de Nicolas Bouvier collectionneur d'images n'était pas un savoir tout fait. Le repérage érudit et l'histoire lui ont moins importé que l'attrait exercé par les figures, leur horreur ou leur grâce, leur qualité inspiratrice. En tout ce qu'il faisait, il aimait aller aux gens et aux choses avec sa seule aptitude à s'émerveiller, c'est-à-dire avec ce don que possède, selon l'admirable formule de Baudelaire, "l'enfant amoureux de cartes et d'estampes". Mais, dans sa quête, il avait un premier bagage qui lui venait de la fréquentation des poètes et des artistes qui eux-mêmes avaient recouru à ce don d'émerveillement. Un oeil dûment averti par Klee, Michaux, Brauner, Soutter, n'a pu manquer de déceler leurs annonciateurs et précurseurs, qui n'attendaient que d'être exhumés des in-folios où ils étaient ensevelis. "J'ai donc, écrit Bouvier, passé des heures de félicité absolue, à découvrir cet immense archipel des images qui m'a autant cultivé que les études ou les voyages que j'ai pu faire ou ferai peut-être encore. Sans compter le plaisir presque gustatif que c'est que de cadrer, photographier, tirer soi-même, dans le silence de la chambre noire, les documents qu'on a dénichés" ("Bibliothèques", La Guerre à huit ans, Genève, Zoé, 1999, p.45). Au détour des livres feuilletés, le regard enfantin s'effraie devant certaines images, cherche à les fuir, y revient en fraude: il évite et réitère tout ensemble sa frayeur, transformant son angoisse en fascination. D'autres images, en revanche, par leur drôlerie ou leur tendresse sont ressenties comme inépuisablement bienfaisantes. Dis-moi quelle image t'attire, je te dirai qui tu es. On a construit des tests projectifs sur ce principe. Dans son choix d'images, Nicolas Bouvier a établi un journal de ses explorations iconographiques et s'est confessé par voie indirecte, peut-être à son insu, avec toute sa curiosité du fantastique et de la douleur. En effet, les images choisies par Nicolas Bouvier le dépeignent lui-même, en révélant, par delà les normes habituelles du beau, l'attrait de l'étrange, l'intérêt pour les cultures (amérindiennes ou orientales) qui ignoraient la nôtre, le penchant pour le risible, quand c'est au prix du rire qu'on peut faire face à l'horrible. Je conjecture volontiers que Nicolas Bouvier a collectionné ces images si souvent cruelles pour se dépayser et se mettre lui-même à l'épreuve de l'étrangeté, de même que dans ses voyages il a voulu renoncer à ses vieilles certitudes, s'infliger le dénuement le plus rude, pour parvenir à mettre à nu l'essentiel. © Editions Zoé, www.editionszoe.ch |
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