Le poisson-scorpion

Après avoir quitté l'Inde plein d'espoir ("La matinée était chargée de présage et plus légère qu'une bulle"), Nicolas Bouvier débarque à Ceylan en 1955. Il se souvient bien vite alors qu'une île "est comme un doigt posé sur une bouche invisible et l'on sait depuis Ulysse que le temps n'y passe pas comme ailleurs". Là, plombé par le soleil, le temps ne passe même pas du tout, et Bouvier s'enfonce gentiement. L'épisode le marquera tant qu'il lui faudra des années pour s'en défaire, en écrivant Le poisson-scorpion, qui paraît en 1982.

De sa lente descente intérieure, l'écrivain ne cache rien. "Voyager : cent fois remettre sa tête sur le billot, cent fois aller la reprendre dans le panier à son pour la retrouver presque pareille. On espérait tout de même un miracle alors qu'il n'en faut pas attendre d'autre que cette usure et cette érosion de la vie avec laquelle nous avons rendez-vous, devant laquelle nous nous cabrons bien à tort."

Mais sur cette terre où "le soleil gagne à tous les coups", Nicolas Bouvier parvient patiemment à remonter. Il observe la vie de l'île, celle de ses voisins, celle des insectes, ses "pensionnaires". Il trouve dans la magie noire qui règne sur ces lieux une source d'anecdotes fascinantes. Au fil des pages, le prisonnier refleurit "tout seul au coeur de [son] petit enfer". Et son récit d'avancer entre ombre et lumière, entre espoir et renoncement, porté par un humour et une sagesse qui sont sans doute deux des biens les plus précieux du voyageur./fm