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Textes de Nicolas Bouvier
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De Peshawar à Amritsar Texte inédit, écrit "à la suite" de L'Usage du monde, publié par le journal Le Temps A Peshawar, l'Angleterre est omniprésente dans le sourire polychrome de Sa Gracieuse Majesté, dans l'autobus d'un gris puritain du Lady Griffith's Girls College, dans les petites Hillman noires parquées à l'ombre des sorbiers, leurs banquettes arrière couvertes de clubs, de maillets de polo, de paquets de cigarettes Gold Flake. Mais il suffit que le soir tombant révèle l'étendue des montagnes et que les légions d'éperviers qui la journée occupent le ciel commencent leurs étranges roulades sur les tamaris et au faîte des toits pour que la ville revienne à l'Asie. Et la nuit, tout ce qui jonche les ruelles dormantes du quartier indigène parle du pullulement de midi, exprime une misère terreuse et méchante. Papiers, pelures, crachats de bétel, dormeurs en haillons semés comme au hasard, rats qui font tressaillir les cageots éventrés me représentent une nouvelle forme de désordre qui évoque l'éclatement d'un fruit gâté ou d'une méduse plutôt que les reliefs d'une activité intelligible. La forme si mesurée, si présente, si rassurante de l'autre côté de la montagne commence ici à se défaire. A la limite de cette décomposition, les hautes façades de bois vermoulu toutes ouvragées et creusées de galeries élèvent au-dessus du pavé disjoint leurs silhouettes rocambolesques mais très belles. A l'éventaire du seul marchand de thé encore ouvert, j'ai rencontré trois hommes vêtus de cuir, leurs hautes pommettes brillant dans leur face cuivrée sous la frange de feutres informes. C'étaient des pèlerins tibétains aussi étrangers que moi ici. A nous quatre nous nous partagions la ville endormie. Ils étaient arrivés par les passes du Chitral, descendraient par petites étapes vers le Gange et l'Inde bouddhique et retourneraient chez eux l'été suivant aussi tranquillement qu'ils en étaient sortis, à travers ces confins insurveillables qui sont au-dessus des nuages. Deux jours plus tard, sur une fosse prêtée par un aimable garagiste pathane et aidé par ces merveilleux vieux ouvriers musulmans, espèces de Merlins de la mécanique pour lesquels il n'y a pas de cas désespérés, j'ai remis la voiture en état. L'arbre rotor de l'allumage, rongé par l'usure, ne donnait au-dessus d'un certain régime que deux étincelles sur quatre. Mes vieux l'ont grossi à la soudure, ajusté à la lime à ongles; repris par une vieille habitude j'ai lavé mon linge dans la salle de bains de notre «suite» devant les boys stupéfaits, refait le bagage, et nous sommes partis Claude et moi vers Lahore, à petite allure sur le grand trunk road, doublant les lents attelages de boufs blancs, les convois rouges et bleus des «kouchis» en route vers Calcutta. Sur de longues distances, la route était bordée d'eucalyptus dont l'ombre tiède était zébrée par le vol des perruches. Je grésillais d'un bonheur calme: j'étais guéri, un an et demi de voyage avait précisé mon monde en l'enrichissant, des choses laissées derrière moi seule la meilleure part avait survécu, le bagage même s'était épuré, pas un objet dans la voiture qui ne me fût devenu cher, qui n'eût conquis droit de cité. J'avais peu d'argent, mais encore moins de besoins, et la perspective délicieuse de parcourir en maraudeur d'énormes étendues d'Asie avant de retrouver Thierry à Ceylan. Les pieds à l'aise dans les bottes, la peau buvant le soleil, un petit cigare à la bouche, nous nous enfoncions goulûment dans les vertes et larges campagnes du Pendjab, détendus, taciturnes et ouverts à toutes les rencontres. Sur la route de Lahore on rencontre beaucoup de grands clous, à tête martelée, et beaucoup de vieux vulcanisateurs la barbe espièglement teinte en rouge, les pieds perdus dans d'immenses babouches, qui attaquent à la grosse aiguille des pneus en lambeaux et vous font la causette dans cet anglais pompeux, dilaté, circonférent, si cher à l'âme indienne. Ils se plaignent du gouvernement, s'en plaignent gaiement, en gens qui n'ayant jamais rien amassé ont encore à soixante-dix ans toute leur vie devant eux; et d'ailleurs pour catalyser toutes les rancunes, pour justifier la pagaille, il y a fort à propos l'Inde voisine. Que ferait-on sans ce bouc émissaire? Après avoir laissé à main gauche la route du Cachemire nous sommes arrivés en pleine nuit à l'hôtel de Rawal-pindi, bâtisse absurdement spacieuse avec lits, baignoires et chaises percées en gothique anglais. Repartis à l'aube avec une batterie plate; poussé pendant une heure la voiture, sauté dedans et traversé des villages de torchis, frisquets, où les vautours perchés en rang d'oignons dans les eucalyptus s'ébrouaient à grands moulinets lourds et maladroits. Lahore est une ville très personnelle qui vous saisit du premier coup dans un filet d'odeurs précises: fritures, confiserie, pneu, et sueur. Avec ses sifflets de train, le pullulement brumeux des toits, les vautours au-dessus de la City, et cette campagne calcinée, gris-vert olive qui l'entoure, elle donne l'impression d'une mer toute proche. Mais cet océan c'est justement la grande terre environnante d'où le train, après des jours de voyage et des escales, arrive meuglant comme un paquebot. Nous avions mis trois jours à faire 400 kilomètres; pour agréable qu'elle fût, cette manière nonchalante de voyager ne faisait pas l'affaire de Claude qui devait deux jours plus tard assister à un congrès de l'OMS à Delhi. Il a pris l'avion à Lahore, j'ai poursuivi seul et rendez-vous une semaine plus tard à Delhi. A la frontière indo-pakistanaise, les deux douanes sont placées de telle sorte que les gabelous indiens n'ignorent rien de ce qui se passe chez leurs ennemis et collègues. Le contrôle pakistanais se réduisit à quelques tournées d'excellent thé et à des plaisanteries rabelaisiennes sur l'aspect de ma barbe, auxquelles je m'associais d'autant plus volontiers que je craignais avec raison de ne plus rire en compagnie avant un bout de temps. Les douaniers indiens, ulcérés par cette hilarité et persuadés qu'elle s'était exercée à leurs dépens, m'ont fait perdre quelques bonnes heures. Etant depuis dix-huit mois sur les routes, une journée entière d'attente n'aurait rien eu pour m'effrayer et je profitai de cet état d'esprit pointilleux pour refaire très soigneusement mon bagage, opération qui nous retint les douaniers et moi au-delà de six heures du soir et leur fit manquer leur dernier autobus pour la ville d'Amritsar, distante de 23 kilomètres. Très humblement, ils firent disparaître leurs paperasses et demandèrent un lift. Quand j'ai crevé à quelques miles d'Amritsar, ils se sont docilement répandus dans les champs obscurs en quête de briques pour remplacer mon cric défaillant. Je suis entré ce soir en Inde un an et demi après mon départ. Première nuit et première ville: Amritsar dans le Pendjab. C'est large, excrémentiel et doux. Il y a, la nuit, sous les gros arbres pipal, une douce misère qui dort dans des chiffons. La langue est devenue musicale, molle, trébuchante, incompréhensible jusque dans ses intentions. L'odeur qui flotte est indéfinissable, odeur d'une immense chambre pour tous ces doux bavards épris d'essence, chambre fermée, mais incluant la route, le ciel, les arbres et les villes, quelques tribus nomades qui déménagent d'un coin à l'autre, emportant leurs affaires. ©Le Temps, 2001 |
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