| a |
![]() |
Textes de Nicolas Bouvier
|
||||
| a | ||||||
|
Le poisson-scorpion Extrait, Folio On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s'en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer c'est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu ? Devenir reflet, écho, courant d'air, invité muet au petit bout de la table avant de piper mot. ... Si grands nécromants que soient mes voisins, ils n'ont jamais pu s'entendre avec le soleil qu'ils ont en horreur. Ni le conjurer, ni même l'éloigner un peu. Personne ici n'en fait façon. Vers six heures du matin il monte sur l'horizon comme un boulet pour aller se fondre dans le ciel fumeux. On voit partout ce cyclope sournoisement réverbéré par les vapeurs et les humeurs qu'il tire de la ville. Pendant le jour interminable, il pèse sur les plantes, les hommes, les idées pour les faire mûrir et pourrir au galop et nous empoisonne comme une mauvaise absinthe avant de plonger en fumant dans la mer avec une débauche de couleurs vineuses, folles et d'ailleurs vite éteintes qu'il emporte avec lui. Chaque soir c'est le même embrasement, la même orgie de beauté confondante, les mêmes fastes baroques déployés sur notre fourmilière et comme pour s'en moquer. A midi certains jours on a à peine une ombre, mais malheur à qui s'y laisse prendre et s'avise d'agir quand il tient le haut du ciel. Une sorte d'ébriété inexplicable s'empare de lui. Le soleil sort gagnant à tous les coups. On s'efforce donc d'expédier les affaires à la tombée du jour ou dans les premières heures après l'aube où l'on sait un peu ce que l'on souhaite. Encore s'agit-il de faire vite : souvent j'ai vu mes voisins debout sur leur seuil - de bon matin mais juste un peu trop tard - la tabatière passée dans la ceinture, empoigner leur ombrelle, fin prêts, en route vers une entreprise conçue à la faveur d'une nuit humide et fraîche, le visage presque animé par ces intentions précises. Ils quittent l'ombre du porche et, le temps qu'ils aient ouvert leur pébroque, le soleil leur a déjà donné sur la tête et transformé leur projet en vapeur. Ils s'éloignent alors dans la lumière à pas titubants, là où le vent hasardeux les pousse, comme des brindilles. © Editions Folio |
||||||
|
|
||||||
| Home | Biographie | Sur Bouvier | Bibliographie | Textes | Flâneries | |