| Nicolas Bouvier, côté ombre
par Isabelle Martin, Le Temps, 13 septembre 2003 L'étude qu'Anne Marie Jaton consacre à l'écrivain-voyageur genevois, dans la collection Le Savoir suisse, met l'accent sur le poète secret en quête de silence. L'essai sur Nicolas Bouvier d'Anne Marie Jaton, professeur de littérature française à l'Université de Pise qui a déjà écrit sur Cendrars et sur Chessex, est la première monographie littéraire à paraître dans la collection Le Savoir suisse, riche à ce jour de douze titres: un choix où l'on reconnaît la fidélité de Bertil Galland, président de son comité d'édition, à qui l'on doit la révélation en 1982 des poèmes Le Dehors et le dedans. C'est justement sur le poète chez Bouvier, si sensible à la précarité de l'existence, plus que sur le «greffier du réel» qu'Anne Marie Jaton met ici l'accent. A noter que l'écrivain genevois, mort en février 1998, a déjà fait l'objet de plusieurs publications parmi lesquelles deux ouvrages collectifs et une étude critique d'Adrien Pasquali, parue en 1996 chez Zoé. Le cadre où paraît cet essai, qui s'adresse à un public élargi, explique son caractère plus ancré dans le concret - à commencer par le portrait initial qui montre un Bouvier affable mais secret, aimant l'humour et le rire, qu'il ne dissociait pas des larmes, et se réfugiant, quand la vie était trop torturante, derrière l'écran de la fumée ou encore dans l'alcool et dans la dépression. De même, le chapitre biographique intitulé «Le roman familial» situe clairement l'écrivain dans son milieu de la bourgeoisie intellectuelle aisée, il évoque sa mésentente originelle avec sa mère, prude et rigoriste, heureusement contrebalancée par la figure maternelle de la bonne, Ida (qui lui aurait appris à lire), ainsi que sa complicité avec son père bibliothécaire, un érudit discret, amoureux des fleurs autant que des livres. De l'ouvre, l'essayiste retient principalement les livres de voyage (L'Usage du monde, puis Japon et Chronique japonaise), le «conte noir fantastique» du Poisson-Scorpion, les poèmes du Dehors et du dedans, enfin les deux livres où l'écrivain s'achemine vers le silence et le rien: Le Journal d'Aran et Le Hibou et la baleine, «vade-mecum minimal de l'écrivain» selon Pasquali. Cela sans ignorer les entretiens de Routes et déroutes ni les textes de commande de Boissonnas, une Dynastie de photographes (auquel l'écrivain tenait beaucoup) ou de L'Art populaire en Suisse, dont les objets le séduisaient par leur mélange de grâce et de frugalité. Peintre de la merveille et du désastre, l'écrivain-voyageur genevois s'inscrit entre Montaigne et Michaux - qui lui sert aussi de maître en poésie avec le Tchèque Vladimir Holan. Dans L'Usage du monde, c'est le parti pris du bonheur qui l'emporte, raison qui explique l'étrange lacune relevée par Anne Marie Jaton au sujet de l'Inde: on se rappelle que le récit s'achève au col du Khyber, entre l'Afghanistan et le Pakistan, et que Bouvier a ensuite traversé seul l'Inde jusqu'à Ceylan, l'île dont il a beaucoup plus tard évoqué les maléfices dans Le Poisson-Scorpion. Si l'Inde reste pour lui «indicible», ce serait «par excès de grâce et par excès de disgrâce», en raison de l'émoi érotique (tabou dans son ouvre) et de l'insoutenable misère dont il a fait l'expérience dans ce pays. Au total, une relecture chaleureuse et subtile. © Le Temps |