| Cingria vu par Nicolas Bouvier
par Isabelle Martin, Le Temps, 3 décembre 2005 L'écrivain paie sa dette envers l'auteur de Bois sec bois vert, un de ses plus grands plaisirs de lecture et d'écriture. Longtemps, Nicolas Bouvier a caressé le projet d'écrire sur Cingria, par admiration pour le rôdeur ensorcelé qu'était à ses yeux l'écrivain genevois (1883-1954), et pour répondre à une commande de la Fondation Pittard. A sa mort en 1998, il laissait divers textes et des notes de lecture que Doris Jakubec a entrepris de réunir et de présenter, avec une efficace empathie. Il s'agit de pages en partie publiées dans le Journal de Genève et en partie inédites, extraites de ses archives déposées à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève. Bouvier adopte une forme fragmentaire pour offrir un portrait de son modèle sous diverses facettes, thématiques ou stylistiques, sans négliger l'anecdote savoureuse. Ainsi commence-t-il par raconter son unique rencontre avec Cingria, lors d'un buffet dans un hôtel disparu du quartier de Florissant où, adolescent, il aida l'écrivain impécunieux à déverser un plateau de croissants au jambon dans la poche droite de son pantalon golf: «Si j'avais su que cet homme me vaudrait plus tard un de mes plus grands plaisirs de lecture et d'écriture, j'aurais bien volontiers et aussitôt rempli la poche gauche.» Le nomadisme fureteur, l'art de changer d'échelle, l'attention à la présence d'autrui, la révolte devant la médiocrité, l'admiration pour Ramuz, le goût de la répétition, la capacité de Cingria de percevoir la polyphonie du monde: tels sont les traits relevés par Bouvier. Jusqu'au bout, il goûte l'optimisme métaphysique de Cingria, dont il relit les récits et les chroniques pour composer une sorte d'anthologie commentée, que l'éditrice a intitulée Dialoguer avec Cingria. Elle réunit quelques morceaux fameux, comme «le magnifique texte sur son désespoir déchu» du Petit Labyrinthe harmonique ou «la petite philosophie du feu de cheminée» de Bois sec bois vert. © Le Temps |