Le bestiaire de Bouvier

par Isabelle Rüf, Le Temps, 1er septembre 2001

Les chroniques sur des images rédigées pour «Le Temps stratégique» composent le cadeau magique de l'iconographe poète, qu'on retrouve avec bonheur.

Deux éléphants ronds et roses comme des Botero s'affaissent l'un sur l'autre dans un enchevêtrement de jambons, écrasant un cornac. Cette miniature indienne figure en couverture des Histoires d'une image. Nicolas Bouvier l'a trouvée dans un manuscrit du XVIIe siècle, lors d'une de ses plongées dans la caverne d'Ali Baba de la Bibliothèque nationale à Paris.

Le poète et voyageur genevois a longtemps gagné sa vie comme chasseur d'images pour les besoins de la presse et des éditeurs. «Un métier aussi répandu que celui de
charmeur de rats ou de chien truffier», dont il évoque au détour d'une phrase les bonheurs et les servitudes comme un «merveilleux contrepoint à la culture du texte».

De 1993 à 1997, Bouvier a offert aux lecteurs du Temps stratégique, dont il était l'iconographe, des chroniques d'une grâce aérienne. Peu de temps avant sa mort en 1998, il en a confié les feuillets aux Editions Zoé. Leur réunion est un cadeau inespéré au moment où la veine de ses inédits s'épuise et que cette plume si particulière, savante et poétique, nous manque.

Le bestiaire de l'auteur - démons et merveilles, poisson totémique, ânes fraternels ou baleine amie - figure en bonne place dans cette anthologie iconique. On y trouve aussi des fantômes japonais qui glacent le sang par temps de canicule, des diables, une délicieuse sirène bifide qui tient ses queues comme des pans de jupon, ou un sorcier déguisé en cavalier par Wilhelm Busch, le père de Max und Moritz. Des dispositifs guerriers, issus d'une recherche sur une histoire de l'armement, sont sources de trouvailles somptueuses. Et comme «tuer, guérir, découvrir, observer, classifier, sont les grandes marottes de notre espèce», la science médicale, la botanique, la zoologie, l'astronomie et la cartographie enluminent ce parcours qui est aussi une forme d'autobiographie.

Des rares photographies, on n'oubliera pas celle prise par Bouvier lui-même dans un train japonais en 1965. Cet «hommage à Kurosawa» a saisi tout un wagon de Nippons endormis comme par un coup de baguette magique: ce cliché fascinant rappelle que le chasseur d'images n'a pas voyagé à travers les seules archives.

Nicolas Bouvier aime les documents bruts, raffinés dans leur naïveté énergique. Parfois, il prend élan sur leur potentiel imaginaire pour déployer une érudition aussi légère et surprenante que ces fleurs japonaises qui s'évadent d'un coquillage trempé dans l'eau. Ou il atterrit sur l'icône élue comme un insecte sur sa fleur au terme d'une de ces digressions dont il a le secret.

Lexique rare mais jamais pesant, sens aigu du décalage qui révèle l'étrangeté sous l'ordinaire: ces exercices d'attention au monde sont des merveilles de style. La critique y perce, drôle, surtout quand elle vise la société genevoise dont le chroniqueur est issu. La tonalité générale de cette suite est allègre. On y perçoit pourtant des résonances mélancoliques ou désabusées, une forme d'adieu à ce monde dont Nicolas Bouvier a fait un usage si particulier.

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