| Nicolas Bouvier, 22 Hospital Street
par Bernard De Backer, La Revue nouvelle, décembre 2006 Après deux années de voyage continental au début des années 1950, de Genève au sud de lInde, lécrivain suisse franchit une dernière douane qui lui ouvre les portes dune île ensorcelée: Ceylan. Il y rejoint son compagnon de voyage qui la quitté à Kaboul, le peintre Thierry Vernet et sa femme, Floristella. Ceux-ci retournent au pays et le laissent seul dans la petite ville côtière de Galle. Bouvier y sombrera dans une zone de silence, peuplée dinsectes et de magie noire, brisé par une lettre quil attendait depuis six mois. Elle était Scorpion, lui Poisson; il ny aura jamais de trait dunion. Le récit de cette déréliction sera un livre «surécrit», dune prose splendide et malicieuse: «Le Poisson-Scorpion». Un film, réalisé par Christoph Kühn et publié en dvd ce mois daoût, nous en retrace les prémices et lhistoire. Commençons par le livre et celui-ci par sa fin, cette citation de Céline qui vient clore le récit: «La pire défaite en tout cest doublier et surtout ce qui vous a fait crever». Nicolas Bouvier na pas oublié, même sil lui a fallu vingt-trois ans de recul et des flots de whisky pour ciseler le mémorial de cette descente aux enfers, cette traversée du miroir qui lui ont probablement permis de forger son écriture si particulière. Car cest bien après avoir eu raison de «ce moi qui fait obstacle à tout» quil pourra vivre au plus loin le voyage et entrer véritablement en écriture, laisser le monde le «traverser comme une eau et lui donner ses couleurs». Cependant, malgré les pluies salvatrice de la mousson et les larmes lentes à venir, la poursuite de son voyage vers le Japon, la rencontre dEliane Petitpierre, sa femme, la paternité et la reconnaissance littéraire, Bouvier ne sera jamais un prosélyte du voyage salvateur et de «la route vers soi», lui qui évoquait si souvent ce «monde trompeur» et «linsuffisance centrale de lâme». Ses poèmes, ses textes et son autobiographie dialoguée, Routes et déroutes, montrent que sa perception aiguë et exigeante de la vie se payera au prix fort, jusquà la fin1. Baisé par les Tropiques Le film de Kühn naborde pas explicitement cet aspect, mais il suffit découter les textes de Bouvier lus par Jean-Luc Bideau, extraits de plusieurs livres, pour avoir compris. Notamment ceux-ci: «Si lon savait à quoi lon sexpose, on noserait jamais être vraiment heureux»; «La vie des insectes ressemble en ceci à la nôtre: on ny a pas plutôt fait connaissance quil y a déjà un vainqueur et un vaincu»; «Ce jour là, jai bien cru tenir quelque chose et que ma vie sen trouverait changée. Mais rien de cette nature nest jamais définitivement acquis». On pourrait y ajouter ce propos aussi drôle que cinglant, extrait de Le Vide et le Plein: «Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. Cest une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau na pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste, cest du patinage ou du tourisme». Cest bien la mer qui sera à la fois menace danéantissement et promesse dun contact purifié avec le monde, car, dans le petit port de Galle, Bouvier est au bord du vide, «le vide de la mer qui descend depuis cette plage jusquà lAntarctique». Il a peur et «sattache au mât comme Ulysse». La solitude, la maladie (paludisme, amibiase, jaunisse), limmobilité forcée ouvrent la boîte de ses «fantômes et ses ombres», menacent de le dissoudre dans linforme, lui le rôdeur imprudent qui est tombé «dans une zone de silence, dans un de ces calmes plats où les voiles qui pendent condamnent un équipage entier à la démence ou au scorbut». Dans la touffeur angoissante de lîle et des fièvres, lhospitalité dune épicière musulmane, les quelques mots quil reçoit du pays, son travail décriture - notamment pour une revue de Colombo dirigée par «de grêles genlemen acajou aux yeux de chouca» - tiennent encore les fantômes à distance. Puis surviennent le même jour deux enveloppes tracées dune main de femme: une lettre de sa mère et une lettre de M., son amour resté en Europe, «apportée par poste de mer depuis Hambourg». Sa mère le traite en petit garçon, «un sucre», et lautre lettre, ouverte avec appréhension à la fin de la journée, est un faire-part de mariage: «Désolée, ciao et bon voyage». Comme le dit Bouvier: «Désormais chacun sa vie et chacun sa musique: pour quelque temps la mienne ne sera quun grincement». La suite du récit, écrit comme un exorcisme avec une précision de miniaturiste, raconte la déglingue dun «pauvre petit lettreux baisé par les Tropiques» dont la tanière est envahie par les insectes, la mémoire et lidentité lentement détruites, le psychisme soumis à mesure aux influences dévastatrices de la magie noire qui sévit dans lîle. Cest plus particulièrement le cas dans la bourgade de M. où lauteur se rend un jour de déroute en marchant sur la plage. Dans ce village de nécromants blotti sous un banian où nichent des vampires, le danger se fait physique et lhorreur prend une forme palpable: «une grande raie tachetée de bleu sombre encore prise aux filets, qui achevait détouffer dans une puanteur abominable». Car ce qui le menace est bien de cette nature, la décomposition des formes, la réduction à létat dobjet pris dans les rets, lenfouissement dans le flux, comme celui de locéan si proche «où des ciels entiers pouvaient se défaire en averses sans que personne, jamais, en fût informé». Mémoire et écriture Le salut viendra dune rencontre hallucinée avec un jésuite mort depuis six ans, Padre Alvaro, aperçu au pied dune église baroque, et auquel il adresse cette supplique: «Mon Père, priez pour moi: je ne peux plus me souvenir». Il le retrouvera à plusieurs reprises, persuadé que ce «vieux grillon badin et calciné savait une ou deux choses dont jallais avoir besoin avant longtemps». Et notamment que « le secret le mieux gardé du Mal cest quil est informe», que «le monde des ombres tournoie dans une épouvante sans substance ni pivot». Car le Père Alvaro connaît les mots: «son vocabulaire était superbe, particulièrement pour tout ce qui évoque la dégradation, labandon, le chagrin». Padre Alvaro représente le pôle du langage, le «pivot» qui lui faisait défaut, et laide à conjurer lenvoûtement de lîle, à retrouver sa capacité décrire. Cest en effet par un retour de la mémoire et une libération de lécriture que Bouvier remonte à la surface «comme une bulle», que sa tête enfin ouverte se vide «de tout le noir mirage qui y pourrissait». La meilleure revue de Ceylan lui décerne son prix annuel et lui commande un article quil écrit en quelques jours, pendant que la mousson du Nord-Est sabat sur Galle. Non sans quelques retours de bâtons, qui, comme les répliques dun séisme, le font encore vaciller jusquà son départ. Le jour où il prendra enfin la mer pour se rendre au Japon, le poisson-scorpion (un animal bardé de dards venimeux que lui avait offert lépicière) sera abandonné dans son bocal comme un mauvais esprit dans sa bouteille2. Musique Le film très bien rythmé de Kühn est un montage sensible de documents photographiques et dinterviews (Floristella Vernet, Eliane Bouvier, son oncle Claude Petitpierre et Walter Gunasekara, laubergiste de Galle dune jeunesse étonnante), notamment sur les périodes qui précèdent et suivent le séjour à Ceylan: le parcours depuis Genève raconté dans Lusage du monde (titre tiré dun essai de Montaigne, Des boyteux) et le voyage au Japon. Cette part documentaire sinsère dans la narration filmée inspirée par le Poisson-Scorpion, relativement fidèle au livre dans les limites de cet exercice difficile, passant par un découpage et un remontage du texte. Les alternances de scènes prises de jour - admirablement accompagnées dune musique allègre jouée par des musiciens de Galle - et des scènes nocturnes avec une pellicule à gros grains, traduisent sur lécran ce que lauteur vécut sur lîle: «cette observation toujours a cheval entre le réel et locculte». Lil unique en est le leitmotiv obsédant, sous les formes du phare ou du moyeu dun ventilateur qui brasse lair dans la tanière de lécrivain envahie par les insectes. Comment ne pas penser au cyclope évoqué par Bouvier, auquel Ulysse hurle son nom: Personne? Dans les dernières images, tournées dans la maison de lécrivain à Genève, un spectateur averti reconnaîtra une phrase du poète tchèque Vladimir Holan, digne dun koan zen3. Elle est écrite sous nos yeux en lettres rouges par Bouvier, à la fin dun cahier que lon devine être le manuscrit du Poisson-Scorpion: «Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui nest pas solide. Notes 1) Voir à ce sujet un texte drôle et émouvant, La panne, publié sous ce titre lannée de sa mort en 1998 et racontant son séjour dans une clinique psychiatrique en 1992. Dans Routes et déroutes, Bouvier confie à son interlocutrice: «Jai limpression dêtre une coquille presque vide, et très souvent que mon existence est une sorte dimposture ce qui ma valu des dépressions nerveuses où jai presque disjoncté ; jai tenu grâce aux médecins, à la chimiothérapie, et au travail que je nai jamais interrompu». 2) Bouvier utilise cette image dans Routes et déroutes: «Il y a des choses dont il faut se débarrasser en les mettant en forme. Ensuite elles sont prises dans la forme. Cest comme un démon quon enferme dans une bouteille». Mais il avouera que lopération na pas entièrement réussi, «Il y a encore une sorte de malheur résiduel, un noyau central noir que je ne suis pas arrivé à faire fondre». 3) Enoncé absurde ou paradoxal utilisé dans le bouddhisme zen rinzaï comme support de méditation. |