| L'oeil maraudeur
par Isabelle Martin, Le Temps, 13 octobre 2001 Voici réunies les photographies prises au cours du voyage qui a donné naissance à «L'Usage du monde». Elles s'accompagnent de pages inédites: on jubile! Découvrir un texte de Nicolas Bouvier est à chaque fois un enchantement: cela se vérifie une fois de plus avec l'inédit ci-dessus, qui le montre en jeune voyageur «grésillant d'un bonheur calme». Retrouvé dans les papiers de l'écrivain par sa femme Eliane, ce texte évoque sa descente vers l'Inde à travers le Pakistan, indépendant depuis sept ans. Il fait suite à la traversée du Khyber Pass sur laquelle s'achevait le voyage raconté dans L'Usage du monde, qui l'avait mené de Yougoslavie en Afghanistan avec son ami peintre Thierry Vernet. Sa première nuit indienne, Bouvier la passe à Amritsar dans le Pendjab, qui lui apparaît «large, excrémentiel et doux». De tels bonheurs de plume font regretter l'absence d'autres pages sur l'Inde, mais on sait combien le travail des mots coûtait à ce perfectionniste de l'écriture lentement décantée. Parus dans la presse genevoise en 1954 et 1957, deux textes sur les Tsiganes de Macédoine et sur un marchand de bois arménien de Tabriz constituent des premiers jets de la version définitive, plusieurs fois reprise, du livre mythique auquel Bouvier travailla de 1958 à 1961. Pour réussir enfin à le publier chez Droz deux ans plus tard: à ce titre, ce sont des documents. Cette centaine d'images - paysages, portraits, scènes de genre - constituera à coup sûr une révélation pour le lecteur français. Le lecteur suisse, lui, connaît déjà les plus significatives d'entre elles grâce au bel album Dans la Vapeur blanche du soleil (Zoé, 1999), conçu par Pierre Starobinski en marge de l'exposition Le Vent des routes consacrée à Nicolas Bouvier. Mais l'important est que les photographies de L'Oeil du voyageur ont été retirées à partir des négatifs originaux et que leur qualité s'en ressent de manière sensible. Les visiteurs de l'exposition qui se tiendra au Musée de l'Elysée, du 22 novembre prochain au 20 janvier 2002, auront une autre occasion de le C'est d'ailleurs Daniel Girardin, conservateur à l'Elysée, qui préface l'ouvrage édité par Hoëbeke. Selon lui, «l'écriture montre l'unité du monde telle que Nicolas Bouvier la pense, alors que la photographie en révèle la diversité telle qu'il l'a vécue», raison pour laquelle l'écrivain a préféré les vigoureux dessins à la plume de Thierry Vernet pour illustrer L'Usage du monde. Ses photographies sont toujours d'une grande simplicité, elles témoignent de son émotion devant l'immensité des paysages, de sa curiosité et de son respect devant les gens avec lesquels on sent qu'il établit un rapport de confiance. On notera qu'il a peu de goût pour les monuments construits par les hommes, beaucoup en revanche pour les artisans au travail. Et beaucoup aussi pour les détails, chaussures fatiguées, enseigne, graffiti. L'Oeil du voyageur: ce titre qui lui plaisait sonne juste. © Le Temps |