| Nicolas Bouvier et les chants du monde
par Jacques Lacarrière, Le Monde, 22 juillet 2004 En 1953, un jeune Suisse rompt avec un avenir tout tracé et se lance à la découverte de la planète. Il en revient avec L'Usage du monde, livre-clé qui renouvelle la littérature de voyage. Ses uvres, réunies aujourd'hui, montrent combien cet écrivain subtil était à l'écoute de "toute la polyphonie" du globe. A la question d'un ami sur les raisons qui le poussaient à quitter le confort de son beau château de Guyenne pour s'aventurer sur les routes d'Allemagne et d'Italie, Montaigne aurait répondu : "Je ne sais pas encore ce que je cherche mais je sais ce que je fuis." Quand, en 1953, Nicolas Bouvier (1929-1998), sans pour autant vouloir imiter Montaigne, quitte Genève sans esprit de retour au volant d'une vieille Fiat Topolino pour mettre le cap sur l'Asie, il ne sait sans doute pas lui non plus ce qu'il cherche mais il sait exactement ce qu'il fuit : le confort, les habitudes et la trompeuse sécurité d'un avenir préparé, quand on appartient à une famille de la grande bourgeoisie. Il voulait fuir, c'est évident, tout ce qui l'attendait et pouvoir inventer sa vie en découvrant le monde. C'est donc ce qu'il fera, au volant de sa Topolino - qui risque bien de devenir un jour ou l'autre une voiture aussi célèbre que les Citroën de la Croisière jaune - et s'élance à travers les Balkans - où son ami le peintre Thierry Vernet le rejoindra - la Grèce, l'Anatolie, l'Iran, l'Afghanistan, l'Inde, Ceylan, les Philippines et le Japon. Trois ans d'errances, d'épreuves, d'enchantements et de désenchantements, de miracles et de désagréments, de jubilations et de découragements. C'est que les deux lascars sont partis l'esprit comblé d'espoirs mais les mains vides de dollars. Si bien que partout où ils passent ou s'arrêtent, il leur faudra trouver des solutions improvisées pour vivre et parfois survivre. Tout cela serait sans importance particulière si, dix ans après ce départ sans fanfare, n'avait paru un livre de Nicolas Bouvier, illustré de dessins de Thierry Vernet, intitulé L'Usage du monde. Livre-clé, plus que livre culte - terme qui sent trop la sacristie -, ouvrant au lecteur tous les angles possibles du regard et la substance intime du voyage par la magie d'une écriture précise et poétique, sertie d'ima-ges inoubliables. C'est que l'auteur, au lieu de s'attarder sur les sites et monuments célèbres de chaque pays, nous livre au contraire ce que le voyageur courant ne constate ou ne voit jamais, la chair intime et parfois même infime de chaque jour, chaque lieu, le sens et la chaleur des rencontres, des moments intenses comme des heures vides, des instants d'exaltations comme des attentes interminables. Ecrivain subtil et véritable, Nicolas Bouvier s'attache davantage à tout ce qu'on pourrait nommer la part peu visible et souvent négligée de la réalité, telle la rusticité des steppes, des tentes, huttes, cabanes ou gîtes improvisés qui sont le lot quasi quotidien de sa vie mais deviennent en ce livre l'écrin de chacun de ses mots, l'encens fertile de sa mémoire. Comme le disait Cioran, la valeur d'un livre ne dépend pas de l'importance du sujet mais de la manière d'aborder l'accidentel et l'insignifiant, de maîtriser l'infime. Dans un texte jusqu'alors inédit, et publié dans cette édition de "Quarto", intitulé La Descente de l'Inde, on trouve un bel exemple de cette attention au banal ou à ce qu'on peut nommer l'insignifiant. Arrêté un moment sur la Grand Trunk Road, la route traversant d'est en ouest le continent indien, l'auteur entend venir vers lui une charrette tirée par des bufs avec un grincement des plus caractéristiques, ce "grincement qu'on entend de l'Anatolie à l'Assam". Pour tous ceux qui l'ont entendu - et pour moi ce fut le cas presque chaque jours au cours de mes errances en Anatolie -, ce bruit banal et familier devient sous la plume de l'auteur le chant même du temps d'un autre siècle, de la vie indienne et rurale, la mélopée de tous les chemins asiatiques. D'autres ouvrages suivront dont trois seulement concernent les voyages : Le Poisson-scorpion, Chroniques japonaises et Journal d'Aran et autres lieux. Là encore, les moindres détails, événements, rencontres comme les moindres silhouettes humaines sont pris en compte, éclairés par l'acuité et l'attention du regard porté sur ce que d'ordinaire on néglige ou on ne voit jamais. Dans Routes et déroutes, série d'entretiens passionnants recueillis par Irène Lichtenstein-Fall, Nicolas Bouvier y définit L'Usage du monde comme "une gigantesque ménagerie où un singe observe un cheval, un cheval observe un mollah qui observe une fourmi. C'est une suite de constats éberlués". J'ajouterai personnellement : un kaléidoscope d'images déconcertantes mais éclairantes et fraternelles. Avec les Chroniques japonaises, il s'agit de tout autre chose, le Japon étant devenu entre-temps pour l'auteur un pays de prédilection où il retournera à plusieurs reprises et où naîtra d'ailleurs son second fils. Un pays dont la fréquentation assidue en même temps qu'éblouie le mènera à un véritable réapprentissage de lui-même, de ses choix de vie, voire de son écriture. Car au Japon, beaucoup plus encore qu'en Iran ou en Afghanistan, il devra se mesurer aux mille visages d'une culture dont l'histoire, les rituels religieux et les codes sociaux le fascinent en même temps qu'ils le déconcertent. C'est là qu'il sera amené à concevoir et à écrire : "Créer en soi la faculté de recevoir et d'accepter ce qui vous est supérieur demande un apprentissage très ardu." Et plus loin : "Faire l'expérience qu'on n'est rien est une chose nécessaire sur le chemin de la vie." Comme on le voit - et bien que le Japon soit aussi loin de la Suisse que de la Guyenne - Montaigne n'est pas loin. Mais ce que Montaigne ne pouvait dire en son temps et que Nicolas Bouvier, lui, suggère en chacun de ses livres, c'est que le fruit de tout voyage impliquant ainsi épreuve, confrontation, voire affrontement avec l'autre, l'ailleurs, le singulier, l'étonnant ou le différent oblige à faire appel à des zones de notre cerveau peu fréquemment sollicitées. Autrement dit à nous éveiller, voire à nous réveiller. L'auteur l'exprime à sa façon quand il écrit que "voyager ainsi permet d'entendre toute la polyphonie du monde, toutes les voix de la partition au lieu de n'en entendre qu'une". C'est bien ainsi que j'ai toujours perçu, reçu chaque livre de Nicolas Bouvier : comme un fragment et un moment bruissant des plus beaux chants du monde. © Le Monde |