Nicolas Bouvier, entre route et déroute

par Isabelle Rüf, Le Temps, 23 décembre 2006

A l'automne 1984, Nicolas Bouvier, retour de Chine, flotte «comme un nuage de beau temps» au-dessus de son jardin. Mais le nuage s'assombrit vite, chassé par les noires nuées de la dépression. Comment les dissiper? Comme avec les jeunes filles neurasthéniques, par le voyage. Justement, il en revient, ayant pris le remède avant le mal. Heureusement, le vagabond tombe sur le cartable de photos de son ami Francis Hoffmann, hommage à un torrent de montagne du Val Verzasca. En route pour de «modestes manoeuvres d'automne» contre les monstres intérieurs.

La pluie et la tristesse qui imprègnent cet itinéraire rédempteur se dissipent quelque peu devant de lumineux souvenirs d'enfance, quarante-huit ans plus tôt: un été dans une pension «exquise», le pacte conclu pour la vie avec les vipères de la rivière. Dans des auberges enfumées, Nicolas Bouvier observe les rares clients, relit La Fourmi rouge de C.-A. Cingria pour y puiser des leçons de déchéance élégante.

Dans les fabuleux paysages minéraux que la Verzasca a creusés dans la roche, Bouvier lit une histoire qui dépasse celle des hommes et relativise son propre chagrin. Il assiste à la victoire provisoire de l'eau dans «ce dialogue entre le plus fluide et le plus dur». Pour l'écrivain, il ne saurait être question de commenter les images que le photographe a saisies des années auparavant: sa chronique se coule en parallèle. Francis Hoffmann fait surgir de la pierre et de l'eau de troublantes anatomies sculptées par l'érosion: veines, orifices, membres écartelés, masques angoissés. Bouvier lit dans ces fortes images en noir et blanc des calligraphies chinoises. Il y a plus de vingt ans que leur échange a eu lieu mais il n'a pas vieilli.

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