Dans les coulisses de «L'Usage du monde»

par Lisbeth Koutchumoff, Le Temps, 23 décembre 2006

Thierry Vernet et Nicolas Bouvier. L'un peint, l'autre écrit. A 20 ans, les deux jeunes gens ont fermement décidé que leur vie sera faite de peinture et d'écriture. Ils prennent la route notamment pour cela: travailler jusqu'à plus soif. Pour s'élargir, grandir, vivre aussi. L'Usage du monde, écrit par Nicolas Bouvier et illustré par Thierry Vernet, scella magistralement ce voyage à deux, de Belgrade à Kaboul.

L'Age d'homme, qui fête ce mois-ci ses quarante ans d'existence, édite les lettres que Thierry Vernet a adressées à sa famille tout au long du parcours, Peindre, écrire chemin faisant. Il a écrit chaque jour, racontant par le menu tout le déroulé de ses journées. Au début de la lecture, on ne peut empêcher un léger mouvement de recul. Car il s'agit bien ici de découvrir les coulisses de L'Usage du monde. Veut-on vraiment connaître les maux de ventre, l'épuisement, les plats mangés le matin, à midi et le soir? La prégnance du chef-d'oeuvre de Nicolas Bouvier est telle qu'on hésite, presque gêné devant la foison de détails. Les mots spontanés de Vernet semblent aussi trop pauvres en regard des polyphonies de Bouvier. Et puis, plus vite qu'on ne l'aurait cru, cette correspondance intime se détache de cette référence écrasante et joue sa propre partition. Nicolas Bouvier a fait oeuvre d'écrivain, laissant le temps décanter les souvenirs, polissant chaque mot afin que tous résonnent des couleurs, des voix, des silences rencontrés. Afin, surtout, de permettre à l'indicible de s'écouler entre les phrases.

Thierry Vernet n'a aucune prétention d'auteur. Il écrit dans le feu de l'instant, dans l'unique envie de partager le plus possible avec ses proches, ses parents, ses grands-parents et Floristella, sa bien-aimée, rencontrée à peine un an plus tôt.

Cela étant posé, l'édition de ses lettres est un événement à plus d'un titre. Pour la qualité intrinsèque de ce journal intime tout d'abord, Thierry Vernet déployant un talent solaire pour décrire les êtres en trois mots. La galerie de portraits (pour prendre un exemple au hasard, le Dr Frölich à Tabriz, «ancien nazi inspecteur des bordels de la côte ouest») vaut à elle seule le détour. La plume est tout aussi généreuse et sensible pour peindre les paysages et saisir les mille et une saynètes qui émaillent le parcours. Avec des hauts et des bas, inévitables au vu de la taille de l'entreprise (700 pages), une poésie de peu s'invite au débotté.

Peindre, écrire chemin faisant apporte aussi une intéressante lumière documentaire sur L'Usage du monde. On assiste à l'oeuvre en train de s'écrire, de se vivre. Rien n'étant omis ici du voyage, on sent le terreau d'où Nicolas Bouvier a construit son récit. On constate aussi sur pièce la somme d'anecdotes laissées sur le bas-côté de la route pour parvenir à l'essentiel, pour tirer du quotidien une expérience métaphysique.

Et puis, le voyage des deux amis étant devenu aussi mythique que son récit, Thierry Vernet permet de remplir les vides voulus par Nicolas Bouvier. Certains lecteurs n'ont ainsi pas compris pourquoi il était resté si discret sur son amitié avec le jeune peintre. Cette relation, qui durera toute leur vie, apparaît ici dans toute sa force et sa drôlerie.

Pendant deux mois, Thierry Vernet voyage seul dans la Yougoslavie du maréchal Tito. Nicolas doit le rejoindre une fois ses examens terminés. L'idée est de marcher, ce à quoi le jeune homme renoncera vite, et de peindre. A Belgrade, une galerie d'Etat attend ses toiles.

Ecrire à ses proches, ses «chères racines», relève d'abord de la nécessité absolue. Les débuts sont psychologiquement durs. L'envie de reprendre le train pour Genève le gagne. Maintenir le lien le plus vivant possible avec les siens et recevoir de leur part les nouvelles d'Hermance et de Saconnex le maintient à flot. Plus tard, quand Nicolas l'aura rejoint, il partagera ses lettres avec son ami, souffrant de le voir, avec quelques maigres lettres neurasthéniques de ses parents, si peu soutenu par son entourage. Dans le flux de paroles aimantes qui s'échangent entre le fils voyageur et les siens, les lignes fortes de l'entreprise des jeunes gens s'affirment: voyager, gagner en route de quoi vivre et travailler à l'oeuvre à venir. Ce dernier point est essentiel. On partage le rythme du jeune peintre qui cherche dans la campagne slovène trempée de soleil le bon endroit pour poser ses couleurs et puis qui attend que chaque couche sèche. La peinture l'habite et façonne son regard: «Je suis resté une heure à regarder ramper les ombres et à apprendre ce que c'est que du bleu.»

On assiste ensuite aux retrouvailles des deux garçons dans un café belgradois. A leur joie d'arriver en Grèce, pays «libre». Turquie, Azerbaïdjan: Tabriz. Tout lecteur de L'Usage du monde garde en mémoire l'hibernation dans cette ville. Cette halte court ici sur 240 pages.

Jusqu'à Kaboul, ce qui domine ces kilomètres avalés dans la joie et la fatigue, c'est la fraternité du regard. Nicolas Bouvier et Thierry Vernet communiaient dans ce même regard posé sur les êtres et les choses. Peindre, écrire chemin faisant est une ode à l'amitié, à l'unicité du monde. Ces lettres sont une invitation à relire, encore et encore, L'Usage du monde.

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