| Nicolas Bouvier a saisi un Japon opaque, irritant et fascinant
par Isabelle Rüf, Le Temps, 21 février 2004 Les carnets que l'auteur de L'Usage du monde a tenus entre 1964 et 1966 sont restés en grande partie inédits. Leur publication montre les rapports difficiles du jeune père de famille à ce pays qui se dérobe et à lui-même. En 1953, deux jeunes Genevois partent à la découverte de l'Orient. De leur descente jubilatoire jusqu'en Inde naît un récit, décanté pendant dix ans, L'Usage du monde, dans lequel le trait vigoureux des dessins de Thierry Vernet rythme les propos de Nicolas Bouvier. L'ouvrage deviendra un véritable «livre-culte» dans la vague des années 80 qui porte les «écrivains-voyageurs». Nicolas Bouvier prolonge son séjour à Ceylan. Vingt ans plus tard naîtra de ce séjour maléfique le plus achevé de ses livres, Le Poisson-scorpion. Le voyage s'achève au Japon, en 1956, avant le retour à Genève. L'écrivain y revient en 1964, embarquant cette fois avec femme et enfant sur un paquebot des Messageries maritimes. Cette fois, il restera plus de deux ans, vivant de reportages aléatoires, de travaux photographiques, de traductions et de mille petits métiers. A son retour en Suisse, il boucle rapidement un ouvrage de commande, surtout historique, pour les Editions Rencontre. Mais, écrivain des lents mûrissements, il attendra 1989 avant de publier, sous le titre Chronique japonaise, quelques-uns des croquis que lui a inspirés le contact avec ce «radicalement autre» qu'est le Japon. Mais la plus grande partie de ces carnets est restée inédite. L'écrivain avait pourtant tapé, retravaillé et corrigé ces notes. Eliane Bouvier a choisi de les publier. Grégory Leroy les a édités, sans autre intervention que de reporter les modifications indiquées sur le manuscrit. Ce sont des «fragments d'éternité», des moments saisis au vol et restitués avec une légèreté et une précision de calligraphe, l'art de Nicolas Bouvier dans ce qu'il a de plus personnel et de plus juste. Ces notations datent essentiellement de ce second séjour, avec des retours sur celui de 1956. Quelques chroniques sont nées lors d'un troisième séjour en 1970 à l'occasion de l'Exposition universelle d'Osaka. Le Vide et le Plein renvoie au titre du recueil de poèmes Le Dehors et le Dedans (Zoé, 1982). Le plein, ce sont les villes d'un Japon surpeuplé, les inquiétudes d'une vie précaire, la recherche d'un logement, d'un petit boulot, la vie de famille qui laisse peu de place au rêve, la vie grégaire des citadins. Le vide, l'espace, luxe suprême des campagnes, la sérénité des temples, l'approche sans mysticisme du zen. Et peut-être aussi la fatigue d'un homme qui se laisse envahir par ses tendances dépressives, après les rudes mois de la grossesse difficile d'Eliane et de la naissance périlleuse de Manuel, celui qui a «pour parrain et pour marraine,/le hibou et la baleine.» Ce qui distingue ces carnets, c'est cet alliage de notations très intimes (elles n'ont rien d'indiscret!) que Bouvier censurait généralement, et d'un regard à la fois poétique et amusé sur les us et les coutumes. Il y a dans ce Japon des années 1960 quelque chose qui se dérobe, qui résiste au regard étranger. Cette opacité irrite parfois Bouvier qui partage avec Henri Michaux l'agacement devant «ce peuple d'esthètes et de sergents». Elle aiguise aussi son regard: ces carnets subjectifs sont souvent très drôles. «Quand le Japonais en a assez de se sentir à l'étroit dans ses paysages sans horizons, il s'en tire en entrant dans une pomme ou dans une noix.» On sent que l'auteur aimerait bien en faire autant. © Le Temps |