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Sur Nicolas Bouvier
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Nicolas Bouvier, le regard retrouvé par Daniel Girardin, conservateur du Musée de l'Elysée, Lausanne Fasciné par le voyage, Nicolas Bouvier prépara dès le début des année cinquante un périple qui lui fera parcourir en voiture la route de l'Orient, de Genève à Ceylan, en passant notamment par la Yougoslavie, la Macédoine, la Turquie, l'Iran, l'Afghanistan, puis l'Inde et Ceylan. Il poursuivra plus tard sa quête jusqu'au Japon, où il séjournera régulièrement. De son premier voyage entrepris avec le peintre et dessinateur Thierry Vernet, de juin 1953 à décembre 1954, Nicolas Bouvier écrira quelques années plus tard un livre, qui fera date dans la littérature française, " L'Usage du Monde "1. Celui-ci transcrit avec humour, ironie et sensibilité un sens du monde puisé dans la rencontre et l'échange, dans l'émerveillement toujours recommencé de la route à faire. La découverte de paysages et de cultures différentes, vécue dans l'idée d'un nécessaire dépouillement physique et intellectuel, d'un abandon progressif de ce qui a été appris, procure quant à elle liberté et émotions. Un état d'esprit résumé par Henri Michaux dans une formule que Nicolas Bouvier aimait citer : " toute une vie ne suffit pas pour désapprendre, ce que naïf, soumis, tu t'es laissé mettre dans la tête - innocent ! - sans songer aux conséquences "2. Le récit s'arrête au Khyber Pass, au départ de Thierry Vernet. Nicolas Bouvier continua seul le voyage, à travers l'Inde jusqu'à Ceylan. Les photographies présentées dans cet ouvrage couvrent l'intégralité du voyage, de Genève à Ceylan. En 1952, un an avant son départ, Nicolas Bouvier avait interrogé Ella Maillart sur les conditions de route et de voyage jusqu'à Madras, un chemin qu'elle avait déjà parcouru deux fois, et qui était alors peu ou pas fréquentable. " Partout où des hommes vivent, un voyageur peut vivre aussi", lui avait-elle répondu. Dans cette réponse laconique, mais essentielle, réside toute la philosophie qui guidera Nicolas Bouvier. Le photographe Henri-Cartier Bresson ne s'exprimait pas différemment en affirmant : " je ne voyageais pas, je vivais dans les pays ". Nicolas Bouvier fit très vite la même expérience, et comprit alors qu' " un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait "3. Ou plus imagé : " on ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels "4. Cette manière de vivre, aux antipodes du tourisme actuel ou de l'acte de loisir, a été la garantie d'une authentique découverte de la culture des autres. Et pour Nicolas Bouvier le reflet permanent de sa propre réalité, miroir fascinant dans lequel il pouvait observer la silhouette nue mais authentique de sa propre identité culturelle. Pèlerin d'exception, " pérégrin " disait-il, Nicolas Bouvier acquit la subtile et profonde intelligence d'un monde qui était celui du flâneur et du nomade. Filtrée par le temps, tamisée par la mémoire, décantée par l'écriture, dynamisée par l'imagination, son expérience est devenue un récit existentiel, plus proche d'une philosophie de la vie que de la stricte littérature de voyage. Il s'intègre, avec une originalité et un talent particuliers, dans une tradition suisse documentaire exceptionnelle, de Karl Bodmer à Ella Maillart. Du point de vue littéraire, il dit avoir une " dette " envers toute une filiation littéraire romande marquée par l'expérience initiatique du voyage, notamment Blaise Cendrars et Charles-Albert Cingria5. Sans oublier le Genevois Rodolphe Töpffer, le premier à utiliser le très britannique concept d' " usage du monde ". Très précis, observateur entomologiste au regard exercé, Nicolas Bouvier n'a pas tardé à découvrir la photographie, qui est l'un des moyens d'expression traditionnels du voyageur. Elle l'encouragea à exercer sa passion des détails et des fragments, à mettre en valeur les objets les plus humbles, qui retrouvaient ainsi une pleine existence, isolés du chaos du monde. La photographie lui devint peu à peu familière et lui permit de garder trace de la fulgurance des émotions ou de la simple beauté des visages. Ce trait typiquement photographique deviendra même une constante de son style littéraire, et il gardera, au-delà du long et douloureux travail des mots, la vivacité des découvertes au jour le jour, relatées avec humour et ironie. Le voyage de Genève à Ceylan a été sa première expérience photographique, mais il n'en a publié le résultat qu'au compte-gouttes. Avoir réalisé le voyage et le livre avec le peintre et dessinateur Thierry Vernet, qui a remarquablement illustré celui-ci de dessins, est certainement une première et délicate censure. Car, de fait, le type de photographie pratiquée par Nicolas Bouvier était contradictoire avec le projet d'écriture de son livre. Elle ne s'accordait guère à la dimension universelle de la pensée qu'il exprime dans L'Usage du Monde. La photographie n'y aurait joué qu'un rôle d'illustration partielle et trop pauvre d'une réalité ramenée à sa pure contingence, dans un univers d'écriture où le sens des couleurs, des odeurs ou des sons, ainsi que le trait ironique ou humoristique, sont des dimensions essentielles à la compréhension. L'écriture montre l'unité du monde telle que Nicolas Bouvier la pense, alors que la photographie en révèle la diversité telle qu'il l'a vécue. Nicolas Bouvier s'est souvent exprimé sur le travail que représentait pour lui l'acte d'écriture. Presque dix ans se sont écoulés entre le début du voyage et la première publication de L'Usage du Monde. Entre-temps, il trie ses notes, prend de la distance, décide d'oublier ce qu'il ne veut restituer, rêve son voyage, écoute les innombrables musiques qu'il avait enregistrées, écrit, rature, gomme, perd ses manuscrits, réécrit, louvoie de doute en doute. Là, les photographies qu'il avait soigneusement réalisées lui auront servi de carnet de notes mentales, profondément inscrites dans ses souvenirs par son acte de photographe. Elles se situent dans le texte comme les " photographies verbales " de Blaise Cendrars. Chez Nicolas Bouvier, le caractère descriptif de la photographie est étroitement mêlé au style de narration. Son écriture est ainsi faite de traits visuels ramenés à la mémoire et tributaires de l'image photographique, qui provoquent une très forte impression de réalité par le sens du fragment et du détail, au c&Mac254;ur d'un récit d'idées. Une particularité que Jacques Meunier résume par cette excellente formule à propos de L'Usage du Monde : " fait de scènes et de tableaux, ce journal ressemble à un album de photos qui aurait réchappé d'un désastre "6. Liées intimement à son style d'écriture, les photographies de Nicolas Bouvier ne sont ni les simples éléments d'une archéologie de l'inspiration ni les notes de voyage secondaires et peu signifiantes chargées de sauver le tout du naufrage de l'oubli. Elles ont un sens en dehors du projet d'écriture, lorsqu'elles forment un ensemble autonome et cohérent. Pour lui, la photographie est une " autre façon de raconter ", beaucoup plus directe. C'est en fait une autre approche, une autre lecture, presque un autre projet, même si les interactions sont permanentes. Ce premier voyage est aussi celui de la jeunesse, de l'enthousiasme et de l'amitié entre Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, un moment de la vie qui ne sera jamais plus, vécu comme une forme d'affranchissement ou de rite d'initiation. L'écriture, quelques années plus tard, transcrira cette expérience. Mais la photographie en garde, elle, une trace immédiate et directement perceptible. Les photographies de Nicolas Bouvier sont d'une grande simplicité, souvent émouvantes, et elles révèlent beaucoup de leur auteur lui-même. Scènes de genre, chevaux, artisans, femmes ou mères, soldats armés surgissant brusquement des bois, fumeurs d'opium ou joueurs de bozkachi peuplent un monde qui se déplace littéralement autour de la vieille Topolino, engloutis petit à petit par l'hiver de Tabriz puis les grands paysages d'Asie, obstacles sublimes et insaisissables. Ces paysages imposent leur esthétique monumentale et révèlent l'état de profond bonheur que le voyageur éprouve en les découvrant là-bas, au bout d'une route qui serpente sans fin dans la chaleur. Si le portrait est pour Nicolas Bouvier un rapport de confiance qui lui interdit toute image " volée ", le paysage est la face primaire, violente et fascinante du voyage. La photographie se lit instinctivement, et chacun la comprend à sa manière, en fonction de son vécu, de sa culture, de son inconscient. Abstraite - elle restitue en noir et blanc -, figée dans l'espace et dans le temps, isolée du chaos du monde, elle est une apparition sous forme d'énigme, un doigt posé sur une bouche invisible. Cette puissance du visuel est souvent évoquée par l'écriture de Nicolas Bouvier comme une diabolique image subliminale. Elle grave la pupille et jalonne d'inconscients codes de lecture les mots, aspirés par le réel hors de la pensée et de l'imaginaire. Ces photographies inédites, retrouvées incidemment dans l'atelier de Nicolas Bouvier après sa mort, reflètent aussi les valeurs traditionnelles que leur confèrent les lois du temps : celle d'un voyage impossible aujourd'hui, celle de la mise en perspective de cultures et de paysages transformés, aux confins troubles de la nostalgie. Nicolas Bouvier a souvent fustigé l'ethnocentrisme de l'Occident et a tout fait pour y échapper. Mais le désastre contemporain est malheureusement bien réel, confirmant le pessimisme d'un Claude Lévi-Strauss qui s'offusquait du trop grand " souci de l'effet " de la photographie dite de voyage, dans un livre dont le titre - Tristes tropiques7 - est déjà en lui-même un implacable réquisitoire. Or les photographies de Nicolas Bouvier échappent totalement à cette constatation, car elles sont encore le strict reflet subjectif de son expérience. Il n'aura pas eu à tricher, du moins jamais dans un sens de manipulation des apparences. Sa curiosité, son respect des gens et sa volonté de conjurer la " surdité au monde ", sa relative innocence - il n'est pas photographe professionnel - assurent à ses images une authenticité essentielle, qui se décèle au premier regard. La mode de la photographie de voyage est trop souvent apparentée à un vaste jeu de cache-cache, la parodie du spectacle d'un monde perdu, dans lequel des nomades mythiques cachent les signes extérieurs de leur modernité pour revêtir les apparences d'un passé disparu. Et à juste titre regretté. De ce point de vue, les photographies de Nicolas Bouvier sont d'une sincérité absolue, et cette valeur ajoutée n'est pas sans conséquence positive sur la réception qui leur est réservée aujourd'hui. Le dialogue de Nicolas Bouvier avec son environnement naturel et culturel devient ainsi le regard d'un monde moderne fasciné sur un monde désormais clos, nymbé du mythe des origines. L'intérêt porté à la photographie dans notre culture est récent et le statut de celle-ci a profondément changé. La photographie de reportage comme acte original d'un auteur est devenue exceptionnelle. L'ère numérique a certes globalisé la mise en circulation des images, mais elle l'a paradoxalement appauvri, en qualité et en originalité, et elle lui impose des codes nouveaux. Présente dans tous les musées, la photographie est devenue l'heureux moyen d'expression de nombreux artistes, elle génére dans le marché de l'art des sommes considérables, et elle est entrée, enfin, dans le domaine de la réflexion universitaire. De nombreux travaux photographiques, restés sans diffusion durant des dizaines d'années, font l'objet d'une attentive réévaluation. C'est le cas des photographies de Nicolas Bouvier. Ce décalage entre deux moments distincts de la civilisation et le nouveau regard porté à l'expression photographique mettent - tardivement - les photographies de Nicolas Bouvier en valeur. Dans une période d'engouement pour l' " invitation au voyage " propice au regard rétrospectif, ces deux seules notions auraient suffi à les faire sortir de l'ombre. Or elles sont plus que cela. Le contenu des images, la qualité du regard, l'émotion pure, mais aussi le sens donné à ce projet, s'ajoutent à tous ces éléments et le créditent d'une forte cohérence. Ces photographies comportent également un aspect autobiographique en ce qu'elles dévoilent la vitalité et la présence de l' " homme réel ", à travers une vision qui n'est ni une narration ni une fiction. Chroniqueur de l'image, voyageur qui écrit Sur la route de l'Orient et au Japon, Nicolas Bouvier a photographié, et il est devenu plus tard iconographe, c'est-à-dire " chercheur d'images " pour des éditeurs, une démarche qui l'a conduit à réfléchir aux sens de celles-ci et à la diversité de leurs usages. Il a ainsi mis en valeur les photographies des autres, recherché et reproduit des gravures, des dessins et des aquarelles par dizaine de milliers, de bibliothèques en collections privées. Il a constitué une collection iconographique, véritable musée imaginaire, et avait acquis avec le temps une très grande culture visuelle, en témoignent ses brillantes chroniques d'images. Il a également écrit un ouvrage sur les Boissonnas - une fameuse famille de photographes genevois - dont le plus célèbre, Fred, a parcouru au tournant du XXème siècle la Grèce et l'Egypte, sur les traces d'Ulysse et de Moïse8. A l'occasion d'une rétrospective consacrée à Ella Maillart en 1990 au Musée de l'Elysée, Nicolas Bouvier avait exprimé la claire distinction entre les voyageurs qui écrivent - parmi lesquels il se range - et les écrivains qui voyagent9. Dans son cas, il serait juste de parler de voyageur qui photographie plutôt que de photographe qui voyage. C'est une catégorie à part, caractérisée par de multiples aspects - ethnographiques notamment - dont le propre est celui de l'appartenance au monde avant toute autre considération.. L'Oeil du voyageur est le titre que Nicolas Bouvier et Jacques Meunier avaient retenu pour un projet de publication commune, qui n'a pas abouti, mais qui aurait été constitué de textes basés sur leur correspondance. Ce choix prouve l'intérêt que Nicolas Bouvier portait, jusque dans la littérature, à sa propre expression photographique, comme extension de son oe il et comme image mentale. C'est à cet art du regard, talentueux et subtil, qu'il nous renvoie. Personne n'avait vu jusqu'à aujourd'hui l'ensemble des photographies réalisées par Nicolas Bouvier lors de son premier voyage, restées en friche près de cinquante années. Fantômes d'un destin qui se forgeait sur les routes poudreuses et témoins d'un bonheur libre et joyeux, elles suggèrent une atmosphère plus qu'elles ne constituent une chronique précise des événements du voyage. Distantes, éparses et fragiles au début du voyage, elles acquièrent au fil des kilomètres, en parfaite adéquation à leur auteur, une force intérieure jubilatoire, traversée par la lumière éclatante de l'Orient. 1 Nicolas Bouvier, L'Usage du Monde, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1992. La première édition a paru en 1963 chez Droz à Genève. 2 Henri Michaux, Poteaux d'angle, Paris, Gallimard, 1981, p. 9 3 Nicolas Bouvier, L'Usage du monde, Paris, Payot, 1992, p.12 4 Nicolas Bouvier, Le Poisson-Scorpion, Paris, Payot, 1990, p.46 5 cf l'article de Gérald Froidevaux, " Ecriture et voyage en Suisse romande, de Béat de Muralt à Nicolas Bouvier ", in La Licorne, Poitiers, 1989, pp. 179-188. 6 Jacques Meunier, Le Monocle de Conrad, Paris, Petite Bibliothèque Payot , 1993, p. 244 7 Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955 8 Nicolas Bouvier, Boissonnas, une dynastie de photographes 1864-1983, Lausanne, Payot, 1983 9 cf Ella Maillart, La Vie immédiate, Lausanne, 24 Heures, 1991 Daniel Girardin, conservateur du Musée de l'Elysée, Lausanne © Hoëbeke/Musée de l'Elysée, www.elysee.ch |
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